Théorie Mimétique
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L'enseignement du français au lycée

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L'enseignement du français au lycée Empty L'enseignement du français au lycée

Message  Martin le Mar 19 Juil - 1:51

Quand j'étais au lycée, on enseignait, en français, les grands auteurs, classés par siècles.

Depuis, on a constaté que les bons élèves possédaient un vocabulaire que les autres ne possédaient pas : le vocabulaire de l'explication de texte. Pour rendre ce vocabulaire accessible aux moins bons, on en a rendu l'enseignement systématique et on a tout organisé autour de cet enseignement.

Désormais, on enseigne méthodiquement en seconde les outils de l'analyse de texte et en première, on étudie à fond un ensemble de textes et un corpus limité d’œuvres au programme qui change régulièrement.

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On transmettait hier une culture commune. Elle était abordée trop rapidement, certes, mais on rencontrait successivement des auteurs, des individus, des êtres humains, et on s'attardait un peu sur chacun d'eux. Je me souviens d'avoir ri avec quelques camarades dans la cour de récré en évoquant des expressions de Rabelais. Du point de vue de la théorie mimétique, on confrontait les élèves à une collection de "modèles" intellectuels. Leurs œuvres n'étaient pas approfondies suffisamment, certes, mais elles étaient données en exemples, elles constituaient des références, et des références partagées avec tous. Libre à chacun ensuite d'y revenir ou non. On transmettait aussi une sagesse, la trace des combats de Voltaire, de Victor Hugo ou d’Émile Zola, et des émotions, des sentiments, de l'humour, du tragique.

Les élèves, aujourd'hui, rencontrent des textes et quelques œuvres choisies pour eux, en première, mais en seconde, ils rencontrent surtout des notions, un vocabulaire, autour duquel les textes de grands auteurs sont convoqués dans un désordre absolu. Les élèves les plus dociles se soumettent sans broncher à cette discipline mais les élèves des filières techniques s'en désintéressent rapidement. Ils demandent avec justesse : "A quoi ça me servira plus tard ?" Ils pensent aux figures de style, à l'étude de l'énonciation, aux différentes tonalités, aux schémas narratif ou actantiel, etc. La réponse est bien sûr interdite : à rien. C'est du vocabulaire, c'est tout, dont vous n'aurez effectivement que faire par la suite si vous ne faites pas des études littéraires. Les mêmes demandaient hier : "Les grands auteurs, quel intérêt ?" Mais on pouvait leur répondre. L'enseignement du français n'allait pas se dissoudre dans leur mémoire comme l'enseignement de la physique ou des mathématiques, et s'ils voulaient approfondir, ils pouvaient. Les Fables de La Fontaine, les comédies de Molière ou les Pensées de Pascal, par exemple, sont d'une sagesse éternelle.

L'enfer est pavé de bonnes intentions. On a voulu démocratiser l'accès à un langage auquel seuls les meilleurs élèves avaient accès, on l'a fait, en organisant tout autour de son acquisition, et on a découpé de ce fait, démembré, morcelé, l'accès à la culture. Désormais, les textes des grands auteurs sont au service de l'acquisition du vocabulaire de l'analyse de texte au lieu que l'acquisition du vocabulaire de l'analyse de texte soit au service de la compréhension, de l'accès à la pensée et à la sensibilité, des grands auteurs.

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On marche sur la tête. Les seuls à y retrouver leurs enfants sont les professeurs de français des lycées généraux qui enseignent ce qu'ils ont approfondi à la fac à des élèves dont quelques-uns au moins, ceux qui rejoindront des filières littéraires, sont motivés. Les autres enseignants et les autres élèves sortent perdants de cette révolution aussi insensée que certaines aberrations que l'on a pu introduire autrefois dans l'enseignement de la lecture ou des mathématiques. Approfondir l'étude de quelques œuvres en première est agréable, les évolutions du programme rendent l'enseignement du français moins monotone pour les professeurs, mais tout en leur demandant davantage de préparation, dans une matière où la charge de travail de l'enseignant est déjà l'une des plus importante. Les adultes, surtout, ont renoncé à leur rôle d'adultes, à leur mission de transmettre le goût d'une culture et à travers elle des valeurs communes, partagées, et, de plus, réellement utiles pour la formation du cœur et de la raison de chacun.

C'est une démission éducative, je pense, fondamentalement. Quand on ne se retrouve plus sur les valeurs, on se retrouve sur l'intelligence technique, on apprend à disséquer des textes, à se rassembler autour de leur cadavre pour en examiner les éléments, muscles, nerfs, tendons, etc. Ce qui a été fait pourrait être défait, ce qui a été établi dans un sens pourrait être rétabli dans l'autre. Sans négliger le vocabulaire de l'analyse de texte, on pourrait tout réorganiser autour des grands auteurs, dans l'ordre chronologique. René Girard inviterait à leur associer d'autres grands écrivains européens : Shakespeare, Dostoïevski, Hölderlin, Virginia Woolf... Cela définirait une culture non seulement commune, mais universelle, car leur compréhension de l'être humain dépasse les frontières et les époques.

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Je plaide donc pour que l'on revienne à un enseignement plus classique, en même temps que plus savoureux, du français. Si cet enseignement ne permet pas à l'élève d'établir une relation modeste, certes, mais d'homme à homme avec les grands auteurs, si la notion même de "grand auteur" disparaît au profit de la mise sur le même plan d'une recette de cuisine, d'un article de journal ou d'un poème de Baudelaire, alors il manque à son devoir. La philosophie a su résister aux modes techniciennes et garder son organisation, rigide, certes, peut-être un peu trop, immuable, même, mais qui transcende de ce fait les générations et qui fait qu'un papy ou un jeunot peuvent en parler avec une certaine connivence, de même que des jeunots de quelques années d'écart, alors que, n'ayant pas eu les mêmes œuvres littéraires au programme du bac, ils resteront certainement muets au sujet du français.

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Ce n'est pas par conservatisme que je m'exprime ainsi. Le progressisme aussi peut se nourrir des exemples de grands auteurs du passé. Ce n'est pas non plus par élitisme, mais c'est un fait, avec le recul du temps on le voit bien, certains auteurs valent mieux que d'autres et leurs œuvres peuvent devenir des classiques, de même que certains films valent mieux que d'autres et que certains réalisateurs de cinéma sortent du lot. C'est juste que nos enfants ont besoin de modèles, que ces modèles ont un rôle éducatif, qu'ils apportent humour, sagesse, sensibilité, et que renoncer à ces modèles est une démission éducative qui trahit la peur d'assimiler et de transmettre une culture et des valeurs en même temps que des techniques, et qui révèle plus dramatiquement encore la perte de l'amour des lettres de la part de ceux-là mêmes qui devraient en être porteurs.

Je le sais bien, de très nombreux enseignants et auteurs de manuels font tout ce qu'ils peuvent pour faire passer malgré tout, par des groupements de textes judicieux, au prix de douloureuses contorsions, des exemples concrets de valeurs, de sentiments ou d'attitudes exemplaires, défendus ou proposés par de grands écrivains. Mais le découpage d'autrefois avait le mérite de la simplicité et du bon sens et était plus propice, je pense, à ce genre de transmission, essentielle sur le plan éducatif.

Martin
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